Y a-t-il Autre Chose ? Une conversation avec Elliott Murphy par Gilles Farcet

Elliott Murphy - Photo by Patrick Dupon

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Interview by Gilles Farcet / Photo by Patrick Dupon

Début d’octobre 2023 à Paris. 

L’été s’attarde toujours, comme s’il ne voulait pas céder la scène à l’automne.

Bien sûr, changement climatique et tout ça… Si effrayant que ce soit dès que l’on commence à y penser, ce temps peut être agréable quand on décide de temporairement cesser de réfléchir à ces questions pour juste être un parisien inconscient et joyeux qui arpente innocemment les rues de sa ville. 

Me voilà donc, à 64 ans, marchant sur le Boulevard Bonne Nouvelle pour aller rencontrer Elliott Murphy, 74 ans, à l’un de ses cafés favoris (le Café Delaville). Je l’ai vu deux fois en concert mais ne l’ai encore jamais personnellement rencontré, jusqu’à aujourd’hui. 

Pourtant, cela fait 50 ans qu’il fait partie de ma vie, depuis qu’à 14 ans j’ai ramené chez moi son premier album, “Aquashow”, pour l’écouter et le réécouter sur ma platine dans le sanctuaire de ma chambre, « mes devoirs jamais à jour » (allusion à “your homework is never complete” dans les paroles de “Last of the Rock Stars”)… 

Au fil des années, au fur et à mesure que nous avons tous deux vieilli et, espérons-le, un peu mûri en sagesse, je n’ai jamais perdu le contact avec lui ou plutôt avec sa production. 

Je me souviens avoir écouté, autour de ma quarantaine, son album “Milwaukee” (j’étais passé aux CD, avant, comme tant de vieux, de récemment revenir aux purs délices du vinyle) et m’être senti impacté comme peut l’être un quadragénaire par des chansons comme “People don’t learn,” “Taking the silence,” ”Clean it up”… Des chansons mûres, pour sûr. 

Mais ses toutes premières étaient déjà si profondes…

Pour ne prendre qu’un exemple parmi tant d’autres, prenez “Hanging Out” sur Aquashow, chanson dans laquelle une voix déjà sans âge s’écrie et demande à qui voudra bien l’entendre “I feel just like a whore. Is there something more?” « Je me sens comme un prostitué. Est-ce qu’il n’y a pas autre chose ? » 

Ces premières chansons d’un jeune homme de 24 ans sont si imbibées de cette forme de sagesse rock ’n’ roll qui n’appartient qu’aux grands : les Lou Reed, Bowie, Saint Bob Dylan, et bien sûr son ami Bruce… 

Pour moi (et beaucoup d’autres, ceux qui constituent son contingent de fans dévoués, ainsi que même quelques critiques de rock), Elliott Murphy en tant qu’artiste, auteur compositeur et « performer » joue dans la même catégorie créative que ces noms immenses. 

De fait, en examinant son abondante production (il sort en moyenne un album par an) on est étonné de la qualité persistante de son travail. 

Prenez “Wonder”, son dernier opus à ce jour : ce n’est pas l’un de ces albums sortis par une légende vieillissante sur lequel on trouvera une ou deux bonnes chansons parmi quantité de morceaux assez faibles qu’on écoutera quand même par politesse et en souvenir du bon vieux temps. Là, chaque chanson est un petit bijou, puissante, profonde, et cependant fraiche, dégoulinante de ce « beat », de ces sons avec lesquels on a grandi et qu’il parvient à explorer et à célébrer de manière neuve… 

Considérez qu’il donne au moins 100 concerts par an, pour l’essentiel en Europe, durant lesquels il s’offre avec une générosité radicale ; qu’un remarquable documentaire consacré à sa vie et sa carrière “The Second Act of Elliott Murphy”, est maintenant disponible sur Prime Video, et qu’il joue le rôle principal dans “Broken Poet” [disponible sur Apple TV], un film poignant qu’il a écrit, tourné à Paris et New York… C’est à un artiste bien vivant et en pleine forme qu’on a à faire !

Vous vous doutez donc que je suis très heureux et un peu impressionné tandis que je marche vers le café en cet agréable après-midi parisien. 

Oui, j’ai en mon temps frayé et même été ami avec quelques grands noms, y compris avec quelques légendes, mais il y a toujours « quelque chose de spécial et signifiant » (allusion à “something special, something consequential” paroles d’une chanson de Wonder : “Something Consequential”) à aller bavarder avec une de ses références rock ‘n’ roll, une voix qui a voyagé avec vous depuis si longtemps… 

Et voilà que je le vois remonter le boulevard, bandana et casquette sur la tête (pas de chapeau aujourd’hui). 

A Paris, il se trouve que nous habitons le même quartier, près des Grands Boulevards où nous nous rencontrons aujourd’hui tout près de nos logis respectifs. 

Tandis que nous prenons place et commandons (café pour lui, Perrier pour moi), nous bavardons sur notre quartier.

 

Elliott Murphy: j’adore ce quartier, il a beaucoup changé… C’est un peu le Brooklyn de Paris. Voilà 33 ans que je vis ici… 

Gilles Farcet : Plus longtemps qu’à New York, alors ? 

EM : Plus longtemps qu’à Manhattan. J’ai vécu 20 ans à Manhattan, grandi à Long Island… Mais oui, c’est l’endroit où j’ai vécu le plus longtemps, en plus à la même adresse…

GF : Beauregard … (le titre de l’un de ses albums et le nom de la rue dans laquelle il vit) 

EM : Beauregard, oui. Sur certains immeubles, on peut toujours voir les vieux panneaux de rue du siècle dernier. La rue s’appelait alors “Beau Regard”. 

GF : Il m’a écrit dans un des courriels échangés pour convenir de notre rendez-vous que ses yeux « deviennent vitreux » quand il passe plus d’une heure à parler de lui. Je suis donc très attentif au temps quand nous nous lançons dans l’entretien en tant que tel. Au final, on aura passé presque une heure et demie ensemble, en convenant de se revoir. 

Ma première question sera longue, merci par avance de votre patience, mais j’aime poser une perspective. En venant vous rencontrer aujourd’hui, je me disais qu’il ne serait pas facile de trouver quelqu’un ayant un statut comparable au vôtre. 

Ce que je veux dire, c’est qu’à bien des égards vous êtes une star du rock… Mais pas tout à fait ! D’aucuns vous étiquetteront « artiste culte ». Ce que vous êtes probablement, d’un point de vue technique. Mais je ne trouve pas d’autre « artiste culte », du moins dans le monde du rock ‘n’ roll, qui ait eu à la fois un tel degré de reconnaissance critique et cette sorte d’aura. J’ai essayé, ai pensé à Jonathan Richman (leader du groupe The Modern Lovers). Bien sûr, c’est un artiste culte, il a eu une certaine reconnaissance critique en son temps, mais probablement moins que vous. Et, si charmant et intéressant soit-il, je ne le vois pas comme une rockstar… 

Disant cela, je ne pense pas à la célébrité, je fais allusion à l’aura. Si je regarde beaucoup de vos couvertures d’albums, certainement “Aquashow” mais aussi beaucoup d’autres, je vois une rockstar, toute la magie qui va avec…

Puis j’ai pensé à Johnny Thunders (connu notamment en tant que guitariste des New York Dolls)… D’accord, il a eu une certaine reconnaissance critique et il avait clairement l’aura d’une rockstar. Mais, d’une part il est mort, et d’autre part il aurait été difficile, même quand il était encore en vie et actif musicalement, de l’imaginer à 60 ans, encore moins à 74…

Voici donc, Elliott Murphy, « alive and well in Paris » aujourd’hui. Il a survécu, pris de l’âge et est, pour ainsi dire, passé de l’autre côté, ayant beaucoup appris… Il est une sorte de rockstar, et cependant abordable. Il peut marcher dans les rues, s’asseoir tranquillement dans un café, et, je suppose, mener une vie à peu près normale… 

Aussi, si je repense à ces affiches du début de votre carrière proclamant “Elliott Murphy va être un monstre”, je dirais, oui, Elliott Murphy est une manière de monstre, un hybride entre la rockstar et le musicien auteur compositeur simple et facile d’accès. 

Qu’en dites-vous ? Pardon d’avoir été si long…

EM : Très belle introduction ! D’abord, je dirai que la définition de ce qu’est une rockstar a beaucoup changé depuis mes débuts il y a 50 ans. Aujourd’hui, les médecins sont qualifiés de rockstars, les architectes aussi ! Si vous atteignez un certain degré de célébrité, on vous appelle une “rockstar”. Et puis dans l’univers du rock ‘n’ roll, des gens comme Paul McCartney ou les Rolling Stones… Ces gens sont au-delà de la rockstar… Ce sont des légendes du rock.

GF : Des dieux …

EM : Oui, ce sont des dieux ! Je dois avouer que quand j’ai commencé ma carrière il y a toutes ces années, mon but était de devenir une rockstar. Parce que à l’époque, au début des années 70, l’artiste culte n’existait pas, pas plus que l’artiste indépendant. Il fallait absolument signer avec un grand label, sortir des albums et essayer d’atteindre un large public si on voulait survivre. J’ai eu la grande chance de pouvoir le faire avec mes quatre premiers albums. Par exemple, je n’aurais pas pu m’installer en France et continuer ma carrière si je n’avais pas déjà pu commencer en Amérique. Je dois dire que je considère avoir le parfait degré de renommée ! 

Je sais bien (et je suis ami avec des personnes très célèbres, Bruce Springsteen étant bien sûr le premier auquel on pense) que quand on atteint ce degré de célébrité, on perd son anonymat. Alors que je peux librement marcher dans les rues. Il y a des gens qui m’abordent pour me dire qu’ils aiment ma musique, mais vraiment, et systématiquement, à chaque fois que cela se produit, c’est un évènement plaisant. Les gens n’essaient pas de m’arracher mes vêtements… Mes fans se sont toujours montrés très respectueux et je ne crois pas que cela ait à voir avec la célébrité. Je dis toujours que la musique pop est faite pour des gens qui n’aiment pas la musique ! Je crois que des artistes comme moi créent de la musique destinée à des gens pour qui la musique représente vraiment quelque chose de durable. 

Donc, pour revenir à votre question, oui, je me situe quelque part entre la rockstar et l’artiste culte. Être un artiste culte a toujours comporté un certain élément de tragique, comme par exemple pour Johnny Thunders que j’ai connu et que vous avez mentionné. Et moi, je n’ai pas cet élément-là ! Je n’ai jamais aspiré à faire partie du club des 27 (les rockstars mortes à 27 ans comme Brian Jones, Janis Joplin, Jimi Hendrix, Jim Morrison, Kurt Cobain) …

GF : Tant mieux !

EM : Parce que, vous savez, Gilles, mes héros étaient des peintres comme Pablo Picasso qui continuait à peindre très âgé ou des écrivains comme Tom Wolfe qui continuait à écrire. Donc, je n’ai jamais considéré le fait d’enregistrer des albums comme quelque chose qu’on fait quand on a vingt ans et qu’on laisse tomber ensuite. Je l’ai toujours envisagé comme quelque chose qu’on travaille et qu’on maitrise de mieux en mieux avec l’âge. 

Mais l’industrie musicale est tellement axée vers les jeunes… Ce sont les jeunes qui la font tourner. Regardez le public d’un concert de Taylor Swift, vous y trouvez essentiellement des filles de 15 à 20 ans. Si vous allez à mes concerts, vous y verrez des hommes et des femmes entre, disons, 45 et 65 ans ! 

Donc il faudrait peut-être une nouvelle définition qui se situerait entre ces deux mondes… Dans le documentaire (“The Second Act of Elliott Murphy”) Billy Joel me qualifie de “career artist.” 

Un artiste à carrière. Un tel artiste n’est pas quelqu’un qui fait juste des hits pour le présent. J’ai toujours envisagé cela ainsi, comme un investissement à long terme. C’est ce que j’ai toujours voulu être, je n’ai jamais aspiré à autre chose. Je dirai encore une chose à ce sujet : il y a quelques semaines, je parlais à mon fils Gaspard et lui disais : « tu sais, je n’ai jamais eu cet énorme succès, je n’ai pas plein de disques d’or au mur ». Et il m’a dit : « Papa, une carrière de 50 ans, c’est en soi comme un disque d’or ». 

GF : Exactement !

EM : Donc, je me sens reconnaissant, j’ai toujours de l’appétit et je ne suis pas envieux des gens avec qui j’ai commencé et qui sont devenus d’immenses stars, en particulier de personnes comme Billy Joel ou Bruce Springsteen. Je ne suis pas jaloux de leur célébrité ou de leur richesse mais je suis parfois jaloux des moyens dont ils disposent au service de leur créativité, des équipes qui les aident. Par exemple, je n’ai jamais pu vraiment créer de light show pour mes concerts et avec mon groupe je travaille en équipe réduite au strict minimum. Et néanmoins, peut-être est-ce qui rend mes concerts très vrais, très authentiques… Peut-être que c’est juste ma nature. Bruce a dit un jour : « cette sorte de célébrité n’est pas faite pour tout le monde » et il se peut qu’elle n’est pas été faite pour moi.

GF : A propos du succès … Dans une célèbre chanson, John Lennon remercie la femme dans sa vie de « lui avoir montré ce qu’est vraiment le succès ». Dans le film que vous avez écrit et dans lequel vous jouez, “Broken Poet”, à la fin il y a ce dialogue entre le personnage principal, l’ancienne rockstar Jake Lion qui a mis en scène sa mort en pleine gloire pour vivre une existence en marge et sa compagne (jouée par votre femme Françoise). Il lui dit espérer que la journaliste qui l’a en quelque sorte démasqué a compris que « le succès, c’est la liberté ». N’est-ce pas exactement ce que Elliott Murphy dit aujourd’hui ? 

EM : Tout à fait ! Vous voyez, Gilles, l’ironie c’est que, quand on commence à faire des albums, on est complètement inconnu et on essaie de rejoindre le public, de l’inviter dans son monde… 

Et puis, plus on devient connu, plus on doit se distancier de ses fans, on a besoin d’assurer sa sécurité… Donc, mon degré de succès comporte en effet beaucoup de liberté. Pas beaucoup de sécurité ! Il y a toujours pas mal de tracas dans mon emploi du temps professionnel quotidien… Mais de la liberté, oui… Et je crois sincèrement que c’est ainsi qu’il faudrait définir le succès : la liberté. 

GF : Nous venons de parler du succès et le fait est que votre œuvre est hantée par la figure du perdant magnifique. Scott Fitzgerald, l’une de vos grandes références, Jim Morrison auquel “Broken Poet” fait beaucoup allusion. Bien sûr, Scott ou Jim ont connu la célébrité de leur vivant et tôt dans leur existence, après quoi est venu une sorte de déclin. Scott était brisé et oublié, il est mort dans sa quarantaine… Jim était toujours célèbre quand il a rejoint le club des 27 mais, d’après toutes les sources, il était déjà sur le déclin, gravement alcoolique, perdant sa voix… Alors que vous êtes passé de l’autre côté, un « deuxième acte » vous a été donné ainsi que vous le dites souvent. Comme si vous étiez arrivé à vivre ce qu’ils ont tenté sans y parvenir : être un expatrié à Paris, vous réinventer, et, au lieu de mourir prématurément dans un état dépressif, continuer à vivre et parvenir à un certain degré de contentement tout en restant très créatif. N’est-ce pas un peu un exploit ? C’est touchant du point de vue humain, et aussi, me semble-t-il assez unique. Je ne vois pas beaucoup d’autres artistes ayant ainsi franchi cette frontière… Croyez-vous que c’était le destin ? Est-ce que dès le départ, vous aviez faim de vie, de santé ? Vous avez dit tout à l’heure que vous n’avez jamais aspiré à faire partie du club des 27…

EM : J’ai certainement toujours aspiré à une forme de santé. Je crois que beaucoup d’éléments ont contribué à ce que j’en arrive à me trouver ici aujourd’hui avec vous, Gilles. 

Je suis venu en Europe pour la première fois, en 1971. Comme vous le savez, sans doute, je jouais dans les rues, dans le métro… Je suis allé à Rome, ai décroché un petit rôle dans un grand film de Fellini (Roma)… Et ce voyage a scellé mon amour envers l’Europe. Quand j’ai fait mes quatre premiers albums, “Aquashow”, “Lost Generation”, “Night Lights” and “Just a Story from America”, je me donnais tellement de mal pour les promouvoir aux USA… Je faisais des tournées, beaucoup de promotion… Et je n’avais pas réalisé que ces albums avaient eu un certain impact en Europe, particulièrement en France, en Espagne et en Italie. Quand ma carrière s’est délitée en 1978, lorsque Columbia Records m’a lâché, j’étais vraiment dans une impasse, je n’avais plus rien. Et quand j’ai donné mon premier concert à Paris en 1979, au Palace, tout près de l’endroit où nous sommes en train de parler, ce simple concert a été un tournant dans ma vie. Le public était si enthousiaste. Il connaissait mes chansons ! J’ai dû faire six rappels, car je ne parvenais pas à quitter la scène – j’étais tellement heureux d’être là ! Alors, je me suis dit OK, peut-être qu’il y a un deuxième acte dans ma carrière. Et, de 1979 à 1989, ma carrière c’est transplantée en Europe. Elle s’est développée en France, en Italie et en Espagne. 

Et puis en 1989, j’ai déménagé ici. Il y a d’autres artistes qui auraient pu le faire, je pense à Garland Jeffreys qui avait pas mal de succès ici et à certains artistes punk. Quand je suis arrivé, Stiv Bators des Dead Boys vivait ici, tout comme Johnny Thunders et quelques autres. Mais il y avait toujours en eux quelque chose qui les ramenait en Amérique– même si, malheureusement, Stiv est décédé ici. Alors qu’en ce qui me concerne, j’étais prêt à couper les ponts avec mon pays. Je crois que j’en voulais, sinon à l’Amérique du moins à l’industrie musicale américaine de m’avoir jugé. En effet, le plus grand péché qu’on puisse commettre en Amérique, c’est de ne pas avoir le succès qu’on était censé avoir. Cela, on ne vous le pardonnera jamais. Ainsi, j’étais prêt à couper les ponts et à emménager ici. Alors les choses se sont mises en place. J’ai rencontré Françoise qui, étant française, m’a aidé à m’adapter jusqu’à ce que je devienne finalement un citoyen français avec tous les avantages que cela m’a donné. Et comme je vivais à Paris, c’était tellement facile d’aller jouer en Espagne, en Italie, en Suède, partout… Toutes choses qui étaient beaucoup plus difficiles quand je vivais à New York.

Vous avez employé le mot destin et, oui, j’ai presque le sentiment que c’était ma destinée. J’ai fait des tentatives pour retrouver un vaste public en Amérique. J’ai bien toujours un public là-bas. Je pense que sur Spotify mon plus grand nombre de followers se trouve en Amérique ; mais ils sont éparpillés, sur tout cet immense territoire. Toujours est-il que rien ne s’est jamais vraiment débloqué pour moi aux USA, même quand Bruce Springsteen a si gentiment accepté de chanter l’une de mes chansons avec moi. J’en conclus donc que ce n’est pas mon destin. Je voulais suivre les traces de la « génération perdue » (“Lost Generation” est aussi le titre d’un album d’Elliott Murphy), Scott Fitzgerald, Ernest Hemingway, Henry Miller… Mais je crois être peut-être le dernier du lot ! Je ne connais pas d’autres semi rockstars américaines qui vivent encore ici. Donc, il se peut que je sois le dernier de mon espèce, sans parler du fait que le rock ‘n’ roll n’est plus à la pointe de la culture par les temps qui courent. 

Vous savez, en Europe, on a du respect pour l’histoire. En Amérique beaucoup moins.

GF : À propos de Jake Lion, le personnage de “Broken Poet”, question de curiosité… je me demandais si ce personnage avait été plus ou moins inspiré par celui de Jack Fate, joué par Bob Dylan dans le film “Masked and Anonymous”? Il y a des similitudes entre les deux films et les deux personnages…

EM : J’ai en effet, vu ce film avec toutes ces stars de Hollywood qui jouent dedans, incroyable ! “Broken Poet” est venu d’une nouvelle que j’ai écrite intitulée “The Lion sleeps tonight” [publiée dans “Paris Stories”] clairement influencé par Jim Morrison, l’idée qu’il aurait pu mettre en scène sa mort et être toujours vivant ici. Et oui, je vois bien les similitudes, même si je ne suis pas certain d’avoir vu “Masked and Anonymous” avant d’avoir fait “Broken Poet”. Je ne connais pas personnellement Bob Dylan et ne peux donc pas parler en son nom, mais il semble qu’il ait toujours essayé de se protéger de sa célébrité, ce qui fait écho à ce dont nous parlions tout à l’heure. Il y a encore tellement de mystère autour de lui , un mystère qu’il a su, on ne sait trop comment, préserver.

A la différence d’un Mick Jagger ou d’un Keith Richards… Comment dire ? À un moment donné, ils ont commencé à jouer un personnage jusqu’à devenir ce personnage. Notez bien que je les adore et je pense que quand on arrive à ce niveau, on n’a pas le choix. 

Peut-être Bruce Springsteen a-t-il gardé ses distances avec la célébrité, en mettant en scène dans ses chansons des personnages très normaux et anonymes, des travailleurs non décadents. Billy Joel pour sa part n’a plus écrit de chansons depuis longtemps…

Pour en revenir à “Broken Poet” et aux similarités avec “Masked and Anonymous”… C’est très difficile de faire un film sur le thème du succès. Parce que je pense qu’il est très difficile pour le public de croire que quelqu’un ayant atteint ce niveau de célébrité pourrait volontairement s’en écarter. Si vous posez aux gens la question : « préféreriez-vous être riche ou heureux ? » ils vont réfléchir avant de répondre ! Cela montre à quel point la société est devenu folle. Bien sûr, le personnage de “Broken Poet” a en lui cet élément de Jim Morrison mais il me ressemble aussi beaucoup.

GF : J’ai lu votre autobiographie, certains de vos « journaux », j’ai bien sûr attentivement écouté les paroles de vos chansons… Et je suis frappé par la récurrence du thème du remords. Je ne dis pas culpabilité parce que pour moi il y a une différence entre la culpabilité et le remords. Vous faites souvent allusion à des gens dont vous avez le sentiment de les avoir un peu laissé tomber à un moment donné, vous dites que vous auriez aimé être plus loyal ou plus attentif ou plus compatissant… Il me semble que ce sentiment du remords n’est pas si courant dans les paroles des chansons rock. Parfois, il y a de la culpabilité, de la honte, de la haine de soi, comme dans beaucoup de chansons de Lou Reed… mais le remords c’est autre chose. Qu’en dites-vous ?

EM : C’est une question très intéressante, la première fois qu’on me la pose. Je vais utiliser une métaphore. Il y a cet homme que je mentionne dans mes mémoires du nom de Paul Nelson. Il m’a en quelque sorte découvert et pris sous son aile. Il a écrit la première critique sur “Aquashow” dans “Rolling Stone Magazine”, m’a qualifié de “nouveau Bob Dylan”… 

Bien des années après, au milieu des années 80, je jouais dans un club de New York City qui s’appelle Tramps, un bar de blues. Je vivais à proximité, c’était un petit club, 150 personnes… J’essayais de savoir ce que j’allais pouvoir faire de ma vie à ce moment-là, et Paul Nelson est venu à mon concert. Et ce même soir, Bruce Springsteen, jouait au Madison Square Garden devant 20 000 personnes. Paul et moi avons bavardé après le concert et je lui ai dit : « Merci d’être venu, tu sais, tu aurais pu aller voir Bruce. C’est incroyable le succès qu’il a eu depuis qu’on a commencé en même temps. » Et Paul m’a dit « ça aurait pu aller dans un sens comme dans l’autre. » C’est la dernière fois que je l’ai vu. 

Donc comment est-ce que cela aurait pu aller dans un sens ou dans l’autre ? C’est là que le remords ou regret peut intervenir. Si j’avais pris cette décision, plutôt que celle-là, si j’étais resté chez RCA où j’avais une très bonne relation avec le président du label (Ken Glancy) au lieu de choisir d’aller chez Columbia parce que c’était le label de Bruce et de Bob Dylan ? Est-ce que j’aurais dû rester avec Ken, demeurer fidèlement sous son aile ? C’est là que le remords intervient sans pour autant qu’on en arrive à une conclusion précise…

C’est très bien d’écrire ses mémoires… Car, vous savez, nous tous, vous, moi, nous traversons la vie dans une sorte de chaos et nous essayons juste de prendre les meilleures décisions possibles à partir des informations dont nous disposons à ce moment-là. Quand j’ai écrit mon autobiographie, j’ai eu le sentiment d’être arrivé exactement là où j’étais censé arriver, que d’une certaine manière tout était déjà écrit… 

Alors, le remords, est-ce une bonne chose ? Peut-être que ça aide un peu pour écrire des chansons. Personne n’a envie d’entendre une chanson dans laquelle quelqu’un se vante d’être le maître de l’univers ! Il y a une certaine forme de vulnérabilité qui fait une bonne chanson. Prenez par exemple “Wild Horses” des Rolling Stones : cette chanson est pleine de remords. Maintenant à ce stade de ma vie, à 74 ans, tout ce que je peux faire, c’est accepter mon passé et aller de l’avant.

GF : En effet … 

EM : Au fait j’aime bien votre chapeau ! J’en ai une collection …

GF : Moi aussi ! Tout va bien de votre côté jusqu’à présent, Elliott? 

EM : Oui, c’est comme aller chez le psychanalyste … 

(A ce stade, je me demande qui guérit qui… Enfin, la conversation continue) 

GF : Parlons de la mystique du rock ‘n’ roll. Comme vous le savez mieux que personne, le rock ‘n’ roll est une sorte de religion avec ses dévots et ses rites. Je vois clairement lesquels de mes amis en font partie, et ceux dont ce n’est pas le cas. Les fidèles ont un rapport particulier à la vie, une vibration… Cette mystique me paraît assez unique. Bien sûr, il y a des musiciens de jazz qui ont une certaine aura autour d’eux… Miles Davis, John Coltrane … 

EM : Thelonious Monk … 

GF : En tout cas la mystique du rock ‘n’ roll est très présente dans toute votre œuvre. Bien sûr, dans la toute première chanson du tout premier album [“Aquashow”], ”Last of the Rock Stars”, mais aussi dans beaucoup d’autres chansons qui ont suivi, la dernière en date étant “That’s the Scene” dans “Wonder”. C’est comme si une part de vous était toujours ce gamin dont « la vie a été sauvée par le rock ‘n’ roll » pour citer Lou Reed – et d’ailleurs souvenons-nous que vous avez écrit les notes de pochette de l’album du Velvet, live 1969, sur lequel on trouve la chanson “Rock ‘n’ roll”.

C’est intéressant parce que à travers vos chansons, vous vous adressez au dévot du rock, mais vous le faites avec la perspective de la rockstar… Ce qui, là, encore, est assez unique.

EM : Je pense que pour les artistes comme moi qui sont la deuxième, ou la troisième génération… Ce que je veux dire, c’est que la première génération est venue avec Elvis Presley, Chuck Berry, Little Richard, la deuxième avec les Beatles, les Stones… Donc les gens comme moi, Bruce Springsteen ou Tom Waits, Tom Petty, nous sommes la troisième génération. Et en fait le rock ‘n’ roll a été le cirque culturel de ma génération. J’étais là dans ma petite ville de banlieue quand la caravane du rock ‘n’ roll Circus est venue [en fait, c’était à travers la télévision, le Ed Sullivan Show]. Et c’était un véritable cirque, avec tout son cortège de tentations, de désir… Quand le cirque passait dans votre ville, vous saviez, ou en tout cas moi je savais, que vous vouliez en faire partie… M’enfuir de chez moi et rejoindre ce rock ‘n’ roll Circus ! Donc quand j’ai vu Elvis Presley à la télé, ça a été la première lueur d’espoir (rires).

Ensuite vinrent les Beatles… En 1963, c’était une période tellement sombre pour l’Amérique car John F. Kennedy avait été assassiné. Rien de tel n’était arrivé auparavant depuis que j’étais né. Et donc je voulais tellement faire partie de ce cirque et m’échapper. Aussi sommes-nous toujours, nous autres musiciens de rock de ma génération, alors même que nous faisons partie du cirque, très impressionnés par cela même à quoi nous avons consacré notre vie. Nous n’étions pas dans la même situation que Elvis, ou Mick Jagger ou Bob Dylan, nous n’avions pas à faire tomber ces barrières culturelles. Tout était grand ouvert au moment où nous avons commencé. Aussi le rock ‘n’ roll a-t-il toujours été pour moi la voie évidente par laquelle s’échapper. Dans ma chanson “Drive all night”, il y a ces paroles : « je n’ai jamais aimé l’endroit d’où je viens et j’ai essayé de me battre. » “I never liked where I came from and I tried to fight”. C’était ça, vous savez, de grandir dans cette environnement banlieusard très étouffant dans l’Amérique des années 50 et 60, avec cette mentalité culturelle très conservatrice. Et voilà qu’un soir le rock ‘n’ roll Circus arrive en ville à travers la télévision ! Donc, philosophiquement parlant, j’ai fugué, sauté dans la caravane du cirque pour qu’elle m’emmène où elle voudrait. Et d’ailleurs, j’y suis toujours, dans cette caravane. 

Je me souviens avoir parlé avec Bruce de la fois où Paul McCartney l’a rejoint sur scène. Il était très impressionné de voir Paul McCartney à côté de lui parce qu’il se souvenait, gamin, l’avoir vu à la télé. C’est ainsi que nous nous sentons toujours… disons comme des membres honoraires ! 

Encore que, pour mon fils et les gens de sa génération, ce n’est pas le cas. Gaspard, mon fils (32 ans) m’a dit un jour : « Papa… Tu as connu Lou Reed ! » Et c’est comme s’il m’avait dit « Papa, est-ce que tu as vraiment connu Albert Einstein ? » Pour lui, c’était un nom mythique. 

Vous savez, je dis toujours : « j’aimerais bien être l’homme qui écrit mes chansons. » 

GF : Oui, vous dites que les chansons en savent plus sur vous, que vous n’en savez sur elles… Vous avez cette qualité d’innocence qui est très présente dans vos chansons. C’est comme un courant sous-jacent dans votre œuvre… L’innocence et l’expérience ! 

EM : Quelque part en moi vit toujours cet adolescent de 16 ans. J’ai commencé à jouer de la guitare à 12 ans…

Je me souviens encore du moment où j’ai eu cet instrument, ce fut l’un des jours les plus importants de ma vie. Ma mère était assez fâchée contre mon père, qu’il m’achète cette guitare sans raison particulière, mais il l’a fait quand même , Dieu le bénisse… 

Donc, à propos de l’innocence… Je n’ai jamais été très attiré par l’aspect décadent du rock ‘n’ roll. Non que je ne lui aie pas payé mon tribut, mais ça ne m’a jamais vraiment convenu. J’étais attiré par Bob Dylan, par Leonard Cohen, par des chanteurs auteurs compositeurs, parce qu’ils tendent à exposer davantage de leur vie intérieure que les artistes pop. 

Et l’innocence… C’est sans doute l’une des qualités les plus attirantes au monde. L’innocence d’une belle jeune fille me captive encore aujourd’hui. J’espère avoir gardé quelque chose de ma propre innocence.

GF : Parlons d’une autre qualité, la générosité. Chaque fois que je vous ai vu en concert, j’ai été frappé de la générosité avec laquelle vous vous produisez. Cela m’a rappelé la fois où j’ai vu Leonard Cohen durant sa dernière tournée. Il avait dans les 80 ans, on pouvait sentir que même s’il était âgé, il avait envie de faire ce qu’il était en train de faire. Ce n’était pas juste une performance professionnelle, il donnait véritablement quelque chose. J’ai amené ma fille aînée de 32 ans à votre dernier concert au New morning ici à Paris… 

EM : Elle a le même âge que mon fils…

GF : Oui, et elle a été vraiment touchée. Elle a ressenti toute cette générosité. 

EM : Cela me fait très plaisir. 

GF : Je suppose que vous êtes conscient de cette qualité en vous… Est-ce bien quelque chose que vous faites délibérément ? Cela se sent aussi dans l’interaction que vous avez avec vos musiciens sur scène…

EM : Alors, je dirais deux choses. Premièrement vous avez mentionné Leonard Cohen et je pense que nous avons quelque chose en commun. Vous savez, il y a eu la première partie de sa carrière. Ensuite, il s’est retiré dans la montagne pour s’occuper de son gourou pendant des années, puis il est redescendu et son comptable lui a volé tout son argent. Si bien qu’il a été obligé de commencer une nouvelle carrière qui s’est avérée rencontrer beaucoup plus de succès que la première. 

Eh bien, on peut diviser ma carrière en deux parties : quand j’ai fait ces disques chez des grands labels dans les années 70, jusqu’à ce que cette célébrité et ce succès s’arrêtent brusquement. Je me suis alors retrouvé comme dans un désert, jusqu’à ce que je déménage ici en France, que je commence mon come-back et tout ce qui s’est ensuivi. 

Donc, je crois qu’une chose que Léonard et moi avons en commun, c’est une réelle gratitude envers notre public. S’il a pu faire son retour et si j’ai pu faire le mien, c’est uniquement grâce aux fans. Il n’y avait pas de grosse industrie musicale pour nous pousser à retourner sous les projecteurs. Je dis toujours qu’après ma famille, mes fans sont mon plus grand trésor. 

Cependant, Gilles, je dois reconnaître que je n’ai pas toujours été comme ça, en tant qu’artiste se produisant sur scène. Dans mes débuts, je n’avais pas cette générosité. Je ne savais pas comment être lorsque j’étais sur scène. Je ne savais pas comment m’exposer. Je ne savais pas comment être vulnérable… Et puis je ne connaissais pas aussi bien mon travail qu’aujourd’hui, toute la préparation nécessaire pour faire un bon concert… Vous savez, j’avais été en Europe en 1971, et quand je suis revenu à New York, c’était exactement le bon moment pour décrocher un contrat d’enregistrement. Il y avait plein de choses qui se passaient à New York, beaucoup de clubs… Il y avait ce groupe de glam rock, les New York Dolls qui était en train d’exploser et le rock ‘n’ roll captait de nouveau l’attention des médias. Je crois qu’en trois mois j’ai décroché un contrat d’enregistrement et commencé à faire mon premier album. Mais je n’avais quasiment pas d’expérience de la scène. Bien sûr avant cela, j’avais fait partie de beaucoup de groupes à Long Island mais à cette époque je voulais être un ”guitar hero”. Je voulais être Eric Clapton… Alors que Bruce Springsteen avait joué dans des salles de bal et sur la côte du New Jersey pendant des années. Billy Joel avait fait la même chose à Long Island. Moi j’étais le petit nouveau, il fallait que je fasse semblant jusqu’à ce que ça devienne vrai ! (Rires) Donc, cela m’a pris beaucoup de temps de véritablement apprendre. 

Apprendre à enregistrer, apprendre à me produire sur scène… Parce que c’est un métier, un artisanat. Parvenir à assembler tous les éléments de sorte que l’inspiration puisse arriver et produire cette magie dans le studio comme avec le public. Pour arriver à cela il faut savoir comment s’y prendre afin que ça fonctionne. 

Donc je n’ai pas toujours été comme ça. Un élément important a été le fait que je commence à travailler avec Olivier Durand mon guitariste français. Cela fait 28 ans qu’on travaille ensemble !

GF : C’est impressionnant…

EM : Oui, cela fait longtemps… Je pense que cela m’a libéré et aussi permis de me concentrer sur le chant. Parce qu’à ce moment-là je n’étais plus motivé pour devenir un virtuose de la guitare et Olivier a mis sa propre sensibilité musicale au service de mes chansons. Cela m’a donné une grande latitude ainsi qu’un partenaire musical que je n’avais encore jamais eu auparavant. J’ai beaucoup de reconnaissance envers Olivier pour cela. Vous savez, quand je suis sur scène aujourd’hui, ce sont les deux meilleures heures de la journée. Il faut souvent faire huit heures de route pour passer deux heures sur scène, mais quand je suis sur cette scène, c’est magique, et je m’en sens guéri… Je viens juste de donner un concert à Barcelone pour célébrer mes 50 ans sur la route et l’amour que j’ai reçu de ce public… Ça m’a presque ému aux larmes. Vous savez, ressentir cela c’est unique, il n’y a rien de mieux ! Ça ne dure que quelques heures, ensuite on retourne à la vie réelle, mais c’est tellement bon tant que c’est là … 

GF : À propos de votre collaboration avec Olivier, particulièrement des concerts que vous faites en duo : vous vous produisez tous les deux avec des guitares acoustiques et faites tout un concert comme ça. Donc le dispositif est celui d’un chanteur folk et pourtant cela donne une impression de pur rock ‘n’ roll. 

EM : Oui !

GF : Ça paraît très naturel quand on est dans le public, mais quand on y repense, c’est inhabituel. Deux types avec des guitares acoustiques qui parviennent à vous donner l’impression d’un concert de rock !

EM : Cela s’explique de plusieurs manières. Premièrement de nos jours on peut brancher une guitare acoustique. Autrefois il fallait se tenir avec la guitare face à un micro et le son de la guitare n’était pas très précis. Bien sûr, je n’ai jamais été un chanteur de folk, je ne me suis jamais référé à cette tradition, celle dans laquelle on connaît toutes les chansons du Harry Smith book of folk songs… Même si je me produis avec un dispositif folk rock, ce que je fais, c’est clairement du rock. Le terme folk suppose précisément que vous veniez de cette tradition, avec tout cet énorme répertoire de chansons… Moi, je n’ai jamais fait ça. Il peut m’arriver de jouer quelques chansons folk (”Worried Man”, ”The Banks of the Ohio”) mais j’interprète principalement mes propres compositions et cela depuis toujours. Quand j’ai commencé au début des années 70, il y avait des gens comme James Taylor ou Cat Stevens. C’était des artistes de soft rock qui venaient du folk, mais ce n’était pas mon cas. Je n’ai jamais été attiré par la tradition folk, et au moment où j’ai atteint l’adolescence, la vogue du folk était terminée depuis longtemps. Si ce que nous faisons Olivier et moi marche aussi bien, c’est parce que nos racines sont les mêmes : le rock ‘n’ roll, la musique rock. Bon il se peut que Olivier connaisse un peu plus de chansons de AC/DC que moi ! 

J’ai toujours envisagé la musique comme un moyen de raconter mon histoire. C’est comme cela que je voulais m’en servir, c’était ma motivation. Je sentais que j’avais quelque chose à raconter et je dis cela en toute humilité. Vous comprenez, exprimer ma vision, ma place dans le monde, et je voulais le dire à travers des chansons. Je l’ai aussi fait à travers l’écriture dans certains de mes livres, mais ce n’est pas la même chose du point de vue de l’investissement émotionnel. Donc je ne suis vraiment pas un artiste de folk. Bien que, à chaque fois que je vois Philippe Manœuvre (célèbre critique de Rock français) il s’exclame : « Ah, Elliott, mon chanteur de folk préféré ! » Je me contente d’en rire… D’ailleurs, Philippe a écrit l’un des premiers longs articles sur mon travail il y a longtemps [ une critique de ”Lost Generation”, dans Rock and Folk]

GF : Oui, c’est quelqu’un de bien, de généreux… 

EM : Je l’aime bien, même s’il persiste à me qualifier de chanteur de folk !

GF : À propos de guitare, il y a cette scène dans ”Broken Poet” où Jake emmène la journaliste dans un magasin de guitare probablement à Pigalle [Woodstore]… 

EM : Exactement ! 

GF : Ils s’assoient et parlent parmi toutes ces belles guitares sur les murs… Et Jake dit : « ce sont des objets sacrés », des reliques ! On ne vous voit jamais sur scène sans une guitare. C’est votre relation avec l’instrument, vous la voyez comme un objet sacré? 

EM : J’essaye de jouer de la guitare tous les jours… Si je vois une guitare, il faut que je la prenne en main et que j’en joue un peu. J’ai aujourd’hui dans mon salon une Gibson J 200 que j’ai acheté quand j’ai eu mon contrat avec RCA, en 1975. Et tellement de chansons sont sorties de cette guitare… ”Anastasia”, je l’ai écrite sur cette guitare ; “Rock Ballad”… Donc, oui, pour moi les guitares sont des objets sacrés. 

J’écris très peu de chansons en commençant par les paroles pour ensuite les mettre en musique. En général c’est une combinaison des deux. C’est vraiment la musique qui donne des ailes aux mots. Si on lit les paroles de grandes chansons rock sur une page, elles n’ont vraiment pas le même impact émotionnel. Aujourd’hui, je dois avoir environ 14 guitares… 

GF : Étant moi-même guitariste, je comprends tout à fait… 

EM : Oui, vous savez ! Et mon fils Gaspard en a aussi à peu près 14. 

GF : Il est d’ailleurs très bon. Il a très bien joué de sa Stratocaster au concert du New Morning. Et c’est un excellent producteur.

EM : En effet ! 

GF : Pour finir, revenons à quelques questions philosophiques… J’ai parlé du remords, de l’innocence… Il y a aussi dans votre œuvre, l’importance de la compassion et de la bonté. Quand nous avons commencé à échanger des courriels, je vous ai dit, entre autres choses pour me présenter, que j’avais un peu fréquenté Allen Ginsberg (poète Beat et légende de la culture américaine) et avais eu de longs dialogues avec lui. Une chose m’a frappé : dans votre réponse, vous m’avez dit que vous aviez rencontré quelques fois Allen, et aviez été touché de sa bonté. 

EM : Oui ! 

GF : Et c’est bien vrai, c’était un homme bon. Cependant je me suis dit que peu de gens, ayant rencontré une légende comme Ginsberg, auraient cette chose là à dire de lui en priorité. Pour moi, cette remarque en disait long sur vous et faisait écho avec ce que j’avais pu ressentir en écoutant vos chansons. Qu’est-ce que Elliott a à dire en une phrase à propos d’Allen Ginsberg dans une réponse faite à quelqu’un qu’il n’a pas encore rencontré ? Que Allen était bon… C’est très parlant et de fait la bonté est une qualité présente dans vos chansons. Bien sûr il y a “A Touch of Kindness”… 

EM : Ma chanson la plus populaire sur Spotify ! Je trouve ça étonnant ! En plus c’est un enregistrement relativement récent.

GF : Et on trouve cette qualité dans nombre de vos autres chansons, je crois. Est-ce une qualité que vous avez voulu à la fois exprimer dans votre œuvre et cultiver pour vous-même ? On a l’impression que vous tenez à être une personne responsable et aimante, et cela, c’est puissant…

EM : Je dirais que… Quand j’ai perdu mon père à l’âge de 16 ans… (Le père d’Elliott est mort soudainement et en quelques minutes d’une crise cardiaque un soir à la maison. Cet épisode a bien sûr été déterminant dans la sensibilité d’Elliott qui l’évoque de manière poignante dans ses mémoires). Je crois que quiconque vit un tel évènement traumatique tôt dans son existence peut aller dans l’une ou l’autre direction : soit d’une certaine manière cette blessure reste ouverte si bien que l’on cherche la bonté et la compassion comme voie de guérison… ou alors on se ferme complètement et on devient très endurci. J’ai été un petit peu dans les deux directions. Il est certain que dans l’industrie musicale, la bonté n’était pas très courante ! Quand j’ai commencé à en faire partie je pensais y trouver plein de gens qui aimaient la musique. Et ce n’était pas faux, mais ce qu’ils aimaient surtout, c’était la vendre ! Et je le comprends, je n’ai rien contre, après tout c’est du commerce. Mais je cherchais toujours cette compassion dans l’industrie musicale alors que c’est auprès de mes fans que j’aurais dû la chercher. 

Bruce a découvert ça très tôt. Il s’est tourné vers ces fans pour trouver une rédemption, alors qu’il m’a fallu du temps.

A propos d’Allen Ginsberg : quand je l’ai rencontré pour la première fois, j’ai été frappé par le fait qu’au moment où on nous a présenté il était si complètement concentré sur ce que j’avais à dire, il m’accordait toute son attention… Puis, quelques années plus tard je participais à l’organisation d’un festival en France intitulé « Etonnants voyageurs ». J’ai essayé d’y faire venir quelques-uns des membres de la Beat Generation. J’ai téléphoné à Allen pour l’inviter. J’avais essayé d’entrer en contact avec d’autres gens, des écrivains et des musiciens qui me renvoyaient tous à leurs agents… Mais quand j’ai eu Allen au téléphone il était si attentif… Il paraissait vraiment attacher de l’importance à ce que je ne prenne pas personnellement le fait qu’il décline l’invitation. « Je ne peux vraiment pas » m’a-t-il dit, « mais merci beaucoup de m’avoir invité… ». Ensuite il m’a expliqué tout ce qu’il avait à faire par ailleurs… 

Mon Dieu, Allen Ginsberg était une légende ! Il avait été à l’avant-garde des Beats dans les années 50, était ensuite devenu un leader spirituel pour les hippies dans les années 60, etc… Et pourtant, il se préoccupait de ne pas me blesser ! Et cela m’a vraiment touché. Cela m’a servi d’exemple. J’essaye de faire de même. Bien sûr, je suis sollicité, on me propose plein de choses, certaines que je veux faire et d’autres non… Mais j’essaye de toujours répondre avec empathie. Par exemple, à cause de ma relation avec Bruce, des gens me demandent constamment si je pourrais les mettre en contact avec lui… A chaque fois, je donne une réponse du style : « vous savez, ce n’est vraiment pas mon rôle dans ma relation à lui ». Mais je fais mon possible pour le dire gentiment. Récemment en Espagne, quelqu’un m’a dit : « c’est l’anniversaire de mon frère, est ce que vous pourriez demander à Bruce de l’appeler ? » J’ai répondu : « Bon anniversaire à votre frère ! Je ne sais pas si Bruce accepterait ou non mais je ne peux pas lui demander pareille chose. Par contre je suis tout à fait prêt à appeler votre frère moi-même si vous le souhaitez… » 

Dans une de mes chansons je dis que notre époque devient méchante, et c’est vrai, il y a une certaine méchanceté dans le monde et une incroyable compétition entre nous tous, propre à nous abrutir. C’est beaucoup plus difficile aujourd’hui pour les jeunes de faire leur chemin, de gagner leur vie, de trouver un endroit où habiter etc. C’est beaucoup plus difficile que ça ne l’était à mon époque, à votre époque. Donc, je suis conscient de tout cela. Et l’un des buts de l’art, c’est de nous aider à comprendre la vie, à trouver une forme de rédemption dans toutes les formes d’art, la peinture la musique les films…

GF : Une de vos chansons est de mon point de vue très spéciale. Ce n’est pas, de loin, l’une de vos chansons les plus connues. C’est une chanson parlée sur laquelle vous ne chantez pas mais dites juste les paroles. Elle s’intitule « Jésus ». J’ai cru comprendre que vous n’êtes pas religieux au sens habituel du terme. Et cette chanson est si puissante : Jésus sur la croix, réalisant qu’il ne peut pas contrôler le pouvoir qui lui vient de son père, et se trouve ainsi incapable de se sauver lui-même. Et vous dites : « quand il a perdu son pouvoir, il a perdu sa foi, comme nous tous ». D’où vient une chanson comme celle-là ? Si vous avez la réponse à cette question…

EM : Je ne sais pas si j’ai la réponse… J’avais sans doute peu de temps auparavant lu un livre à propos du Jésus historique… Mais je ne crois pas que cela est été la véritable inspiration de la chanson. J’essayais juste de mettre cette histoire, l’histoire la plus mythique que l’on puisse trouver dans le monde occidental, dans une perspective humaine.

Bien sûr, je ne me compare en rien à Jésus ! En aucune façon ! Mais parfois, alors que je dois entrer en scène, je sais qu’il faut que le pouvoir me vienne de quelque part, et je ne suis jamais sûr qu’il va venir ! L’été dernier, j’ai donné un concert en Allemagne, et j’étais tellement malade que je pouvais à peine tenir debout. Juste avant le concert, j’étais allongé dans la loge, mon épouse était là, et on m’a presque porté sur scène. Je ne savais pas si je serais capable de chanter, de me souvenir des paroles… Et pourtant, dès que je me suis retrouvé sur scène, tout est miraculeusement revenu ! D’aucuns disent même que ce fut l’un de mes meilleurs concerts ! 

Donc, au sujet de cette chanson, l’histoire de Jésus est tellement imbriquée dans notre culture que je voulais l’explorer dans une dimension plus humaine. Vous savez, vous lisez la Bible et voilà Jésus qui rend la vue aux aveugles, guérit les lépreux, fait se lever les paralytiques… Mais est-ce que ça marchait toujours ? Et s’il y avait des fois où cela ne fonctionnait pas ? Pourquoi est-ce qu’il ne s’est pas sauvé lui-même sur la Croix ? Pour moi, c’est la partie la plus fascinante de l’histoire. 

Et vraiment je ne suis pas du tout religieux… J’essaie d’une certaine façon d’être spirituel. Je cherche la dimension spirituelle chez les autres, mais je pense que ce que nous avons vraiment à comprendre dans cette histoire, c’est l’humanité de Jésus. Même si les religions essaient de nous en éloigner, elles veulent juste nous faire croire à la magie, au mystère, et nous faire nous sentir coupable d’être humain ! Peut-être Jésus, a-t-il existé ou peut-être pas mais le message « aime ton prochain »… on en a sacrément besoin aujourd’hui ! 

GF : Grand merci Elliott ! 

EM : Merci Gilles, vos questions m’ont donné à réfléchir ! 

GF : Bien que nous soyons ensemble depuis plus d’une heure, je n’ai pas remarqué que les yeux d’Elliott deviennent vitreux. En fait il semble tout à fait partant pour continuer à bavarder une fois que nous avons conclu l’interview en tant que tel même s’il doit bientôt rentrer chez lui. Nous parlons un peu de connaissances communes, en particulier son ami le poète, Michel Bulteau… Il me dédicace gentiment les deux vinyles que j’ai apporté dont bien sûr, ”Aquashow”, ainsi que ”Milwaukee” l’un de mes préférés. Comme beaucoup d’amoureux, de la musique nous tombons d’accord sur la beauté, du retour au vinyle…

EM : Le vinyle est une expérience d’écoute différente. Vous le mettez, vous écoutez 20 minutes, puis il faut se lever et retourner le disque… Les couvertures font aussi partie de l’expérience.

Bien entendu, nous faisons quelques photos ensemble, puis je le laisse partir en convenant de nous revoir. Je regarde sa silhouette quelque peu frêle s’éloigner sur le boulevard.

Oui, cinquante ans ont passé depuis ma première écoute de ses chansons sur son tout premier album, et voilà que je pense aux paroles de ”Lack of Perspective” l’une de mes plages favorites sur son dernier opus en date, Wonder:

I’m going back in time – to find what I’m looking for
I’m going back – to change my mind
I got a lot to learn – not so much time to burn
I’m gonna stop and press rewind

And it’s a fact you’ll see – you can’t fight destiny
And if you think you’d be – acting any differently
Then you’re a fool – who lives on lies.

I got a lot to learn – oh so much trash to burn
To discern – what’s really mine

Je remonte le temps pour trouver ce que je cherche
Je reviens en arrière pour changer mon esprit
J’ai beaucoup à apprendre, pas tant de temps que ça à brûler
Je vais m’arrêter et appuyer sur la touche « rebobiner »

Et c’est un fait, vous verrez, on ne peut lutter contre le destin
Et si vous croyez que vous auriez agi différemment
vous êtes un insensé qui se nourrit de mensonges

J’ai beaucoup à apprendre, oh tant de déchets à brûler
pour discerner ce qui m’appartient vraiment.

Regagnant mon logis parisien à quelque pas de là, je m’émerveille de ces connexions qui défient le temps, l’espace et la causalité linéaire.

De ma chambre d’adolescent à Lyon – où ma famille vivait au moment de la sortie de Aquashow, de la majestueuse demeure de ses parents à Long Island, jusqu’aux Grands Boulevards où deux hommes d’un certain âge (lui étant bien sûr l’ancien) qui techniquement ne s’étaient encore jamais rencontrés viennent d’avoir une riche conversation…

Tout cela à cause de la musique, des chansons, à cause du rock ‘n’ roll et de la quête jamais abandonnée d’une forme de dignité, au sein d’un monde souvent méchant mais toujours surprenant.